Les médecins de Molière

Ange Louis Janet, [Deux médecins prennent le pouls de Monsieur de Pourceaugnac], I, 11, gravure dans : Molière, Monsieur de Pourceaugnac, Paris : G. Barba, 1851, WikiCommons

Des soucis de santé ? Si c’est un problème de bile noire, vous pourriez connaître le sort de l’infortuné Monsieur de Pourceaugnac. Par la seule observation physique, il est diagnostiqué atteint de mélancolie hypocondriaque. A l’annonce du remède prescrit, un lavement, il prend les jambes à son cou !

J. A. Gérard-Séguin, [Pourceaugnac poursuivi par l’apothicaire et les médecins], I, 16, gravure dans : J. Taschereau, Œuvres complètes de Molière, Paris : Marescq et cie, 1857, WikiCommons

Êtes-vous enclin à l’apathie, ou à la colère ? Sganarelle, le faux médecin du « Médecin malgré lui » a la solution :

Il faut se faire, aussi, saigner pour la maladie à venir.

Le Médecin malgré lui, II, 4.

JACQUELINE— Qui, moi ? Je me porte le mieux du monde.

SGANARELLE— Tant pis nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre : et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant.

GÉRONTE— Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s’aller faire saigner, quand on n’a point de maladie ?

SGANARELLE— Il n’importe, la mode en est salutaire : et comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire, aussi, saigner pour la maladie à venir.

JACQUELINE, en se retirant.— Ma fi, je me moque de ça ; et je ne veux point faire de mon corps une boutique d’apothicaire.

Le Médecin malgré lui, II, 4

Saignée, lavement, mais aussi sudation, diète et vomitif : tous les traitements décrits, moqués et ridiculisés dans le théâtre de Molière ne sortent pas du hasard mais sont issus de la théorie humorale.

Gravure “Vomitus”, dans : Ibn Butlan, Tacuinum Sanitatis, manuscrit, 11e siècle (original), traduction allemande du 16e siècle, BnF, Latin 9333

Conçue dans l’Antiquité grecque, la théorie des humeurs (voir à ce propos l’exposition en ligne Les Impasses de la médecine, partie I, chapitre 3) établit que le corps est constitué des quatre éléments fondamentaux : air, feu, eau et terre possédant quatre qualités, chaud ou froid, sec ou humide. Leur combinaison détermine des tempéraments, colérique (bile jaune), sanguin (le sang), flegmatique (eau, froid et humide) et mélancolique (bile noire).

Gravure “Les quatre complexions de l’homme”, dans : C. Ripa, Iconologie ou nouvelle explication de plusieurs images…, Paris : Billaine, 1677, vol. 2, p. 61, Bibliothèque de Toulouse, Fa B 2353 (2)

Si l’équilibre est rompu, la santé l’est aussi. L’humeur altérée est alors rétablie par un médicament possédant les qualités inverses.

L. Finson, Allégorie des Quatre Eléments, huile sur toile, 1611, WikiCommons

Au 17e siècle, les facultés perpétuent cet enseignement qui paraît aujourd’hui fort cocasse.

Les médecins de la Cour, qui servent de modèles aux personnages de Molière, établissent leur diagnostic en observant le pouls, l’urine, les selles et le sang. Il s’agit de sentir les diverses parties du corps, de goûter la salive, le sang, l’urine, de toucher le pouls, d’observer l’état physique des cheveux et la couleur de la peau.

A ces intuitions, correspond un diagnostic savant énoncé dans un jargon incompréhensible et pédantesque dont Molière se saisit pour dénoncer les errances de la médecine, l’incertitude des diagnostics et la nocivité des remèdes. Ainsi, dans « Le médecin malgré lui », on croise un faux médecin, un faux apothicaire, une fausse malade et une fausse guérison.

SGANARELLE,  se tenant avec étonnement — Vous n’entendez point le latin ! (…) en faisant diverses plaisantes postures. Cabricias arci thuram, catalamus, singularitar, nominativo baec Musa, « la Muse », bonus, bona, bonum, Deuz sanctus, estne oratio latinas ? Etiam, « oui », Quare, « pourquoi »? Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus.

Le Médecin malgré lui, II, 4
C. Simonin, Le vrai portrait de M. de Molière en habits de Sganarelle, gravure, vers 1660, © Photo RMN – Grand Palais – Bulloz, WikiCommons

ARGAN — C’est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies ! et je le trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins !

BERALDE — Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.

ARGAN — C’est bien à lui à faire, de se mêler de contrôler la médecine ! Voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces messieurs-là !

Le Malade imaginaire, III, 3

A partir de 1665, la santé de Molière se dégrade. Il souffre d’une toux persistante évoquant une possible tuberculose pulmonaire :

TOINETTE — Le poumon, le poumon, le poumon.

Le Malade imaginaire, III, 10

Il meurt le 17 février 1673, après avoir interprété pour la quatrième fois le rôle d’Argan.

Marcel Mültzer, Argan, dans : [Le malade imaginaire : sept maquettes de costumes], dessin plume et aquarelle, 19e s.-début 20e s., Gallica

ARGAN — Par la mort non de diable ! Si j’étois que des médecins, je me vengerois de son impertinence ; et, quand il sera malade, je le laisserois mourir sans secours. Il auroit beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerois pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirois : Crève, crève ; cela t’apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté.

BERALDE — Vous voilà bien en colère contre lui.

ARGAN — Oui. C’est un malavisé ; et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.

BERALDE — Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.

Le Malade imaginaire, III, 3

La théorie des humeurs fut largement pratiquée jusqu’au milieu du 19e siècle. Louis XIV lui-même dut subir près de deux milles saignées durant sa vie !

Clysterium donare,

Postea seignare,

Ensuita purgare.

Le Malade imaginaire, 3ème intermède
Félix Lorioux, Reseignare, Repurgare, Reclysterisare, gravure dans : Molière, Le Malade imaginaire, p. 63, Paris : Hachette, 1928, Bibliothèque de Toulouse, FCJ B 2921

De nos jours, il reste encore de cette théorie des humeurs quelques expressions courantes de la langue française : être de bonne ou mauvaise humeur, se faire de la bile, se faire du mauvais sang, avoir des sautes d’humeur, avoir le sang chaud, ou bien encore être flegmatique.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *