Gaston Roquemaurel, un grand explorateur toulousain méconnu du public

Toulouse s’enorgueillit d’avoir vu naître maintes figures illustres. Le rayonnement de certaines a même franchi les frontières nationales, et concouru au prestige de la Ville Rose. Pour consacrer leur postérité, Toulouse a coutume de baptiser ses rues et ses places…, du nom de ces grands hommes.

Au détour d’une déambulation dans le quartier des Arènes, face à la Clinique Pasteur, le passant croisera sans doute le « passage Roquemaurel ». En prolongeant cette marche, il débouchera, en parallèle avec l’avenue de Lombez, sur une voie éponyme : « rue Roquemaurel ». Mais qui est ce personnage dont le nom demeure quasiment méconnu du public, y compris au sein de sa propre ville natale ?

Manuscrit du carnet des notes de cours au Lycée Pierre de Fermat. Source : Bibliothèque d’Étude et du patrimoine de Toulouse.

Toulouse, berceau d’une jeunesse prometteuse

C’est au cœur de la cité palladienne, le 20 septembre 1804, aux premières lueurs de l’aube, que naît Louis François Gaston Marie Auguste de Roquemaurel. Il voit le jour au domicile parental de la rue Sainte-Carbes, au sein d’une famille de notables dont les racines s’étendent entre l’Auvergne et le Gers.

Fils aîné de Jean-Jacques François de Roquemaurel, ancien officier, et de Marie-Marguerite Victoire de Bonne de Missécle de Lesdiguillères — elle-même issue de la noblesse militaire par son père, capitaine au régiment Royal-Dauphiné — le jeune Gaston se forge ses premiers souvenirs dans l’atmosphère toulousaine.

Le destin de l’enfant bascule en 1816 : suite au décès de son père en 1810, Gaston, alors âgé de douze ans, est placé sous la protection de son oncle par alliance, le baron Jean-Pierre Marcassus de Puymaurin. Ce dernier, époux de sa tante maternelle, est une figure de proue de la Restauration. Directeur des Monnaies et des Médailles, homme d’une vaste érudition et d’un esprit étincelant, le baron jouit alors de la faveur du roi Louis XVIII.

Sous cette égide prestigieuse, Gaston poursuit ses études secondaires. Après un premier passage au collège d’Auch, il regagne Toulouse pour intégrer le Collège royal (l’actuel lycée Pierre de Fermat). Élève brillant, sérieux et d’une assiduité remarquable, il y cultive de solides connaissances scientifiques en météorologie, chimie, zoologie et, surtout, en mathématiques. Il y prépare avec succès le concours de la prestigieuse École polytechnique, marquant ainsi le début d’une brillante carrière dans la Marine.

Manuscrit du carnet des notes de cours au Lycée Pierre de Fermat. Source : Bibliothèque d’Étude et du patrimoine de Toulouse.

Homme de mer

Entré à l’École polytechnique en 1823, le jeune Toulousain opte pour la Marine. Dès sa sortie en 1825, il entame sa carrière d’officier et participe, en tant qu’élève de 1re classe, aux campagnes du Levant (1825-1827) sur l’Écho puis la Junon, au sein de l’escadre de l’amiral de Rigny. Nommé enseigne de vaisseau en 1828, il navigue longuement en Méditerranée et s’illustre notamment lors de l’expédition d’Alger en 1830. Sa carrière prend un tournant décisif en 1834. Promu lieutenant de vaisseau, il intègre la seconde expédition de Jules Dumont d’Urville vers l’Antarctique. Ce dernier joue un rôle important, voire déterminant, dans la découverte de la fameuse statue de la Vénus de Milo. Devenu le second du commandant à bord de l’Astrolabe, Gaston tient le journal de bord de cette épopée qui dure de 1837 à 1840. En hommage à sa contribution, un cap de la Terre Adélie, alors fraîchement découverte, est baptisé « Cap Roquemaurel ».

Nouvelle-Zélande : souvenir de Voyage. Source : Bibliothèque d’Étude et du patrimoine de Toulouse.

À son retour en 1841, Gaston est promu capitaine de frégate et décoré de la Légion d’honneur. La Révolution de 1848 change la donne : il devient chef de cabinet du nouveau ministre de la Marine, François Arago, son professeur à Polytechnique. Après le départ d’Arago, il assure la direction du personnel avec le grade de capitaine de vaisseau, avant de démissionner le 12 janvier 1849 pour se consacrer de nouveau à ses projets de voyage.

Gaston de Roquemaurel, peint par Jules de Lacger en 1883. Origine : Service Bibliothèque et documentation Muséum de Toulouse – Wikimedia commons

Le 21 février 1850, Gaston retrouve la mer en tant que commandant de la corvette Capricieuse pour l’objectif de traverser le Pacifique par le cap Horn, rallier Tahiti, accompagné de scientifiques. Durant ce grand voyage, il doit même occuper la station navale de la mer de Chine et explorer les côtes méconnues de Corée, de Sibérie et du Japon afin de combler les zones d’ombre laissées sur les cartes depuis Lapérouse. La Capricieuse regagne Toulon le 15 mars 1854, après avoir bouclé son tour du monde par le cap de Bonne-Espérance. Mission accomplie !

Le retour aux sources

En 1862, après avoir atteint le grade de vice-amiral, Gaston Roquemaurel décide de fermer la parenthèse océanique pour revenir s’installer dans sa ville natale.

De retour à Toulouse, il consacre sa vie au rayonnement intellectuel. L’homme de mer redevient un homme de savoir. Élu en 1863 mainteneur de l’Académie des Jeux Floraux, la plus ancienne institution littéraire d’Europe, il apporte à la vieille institution la richesse de son expérience cosmopolite. Il s’implique également dans l’Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, partageant ses connaissances sur l’ethnographie et la géographie.

Étriers d’échasses des Îles Marquises. Muséum de Toulouse. Don de Roquemaurel.

Gaston Roquemaurel laisse notamment un héritage extrêmement précieux à sa ville natale. En 1841, il commence à offrir pour la première fois ses précieuses collections d’objets à la ville de Toulouse. Il devient ainsi l’un des premiers grands donateurs de Toulouse, instituant de cette manière une longue tradition de dons privés. Treize ans plus tard, il fait un second don. Dans son testament, il a surtout légué à la ville de Toulouse toute sa collection d’objets d’Océanie et d’Asie qu’il a accumulés au fil de ses voyages autour du monde. Cette riche collection comble les lacunes de la ville de Toulouse dans les recherches ethnographiques sur la Nouvelle-Zélande, la Corée, le Japon, la Malaisie et la Chine. Aujourd’hui, on peut trouver ses objets donnés dans différentes institutions de la ville : à la Bibliothèque d’étude et du patrimoine de Toulouse, au Musée Saint-Raymond, au Musée Georges-Labit et au Muséum de Toulouse, qui conserve les plus précieuses collections ethnographiques, zoologiques et minéralogiques.

Coiffe des Îles Marquises. Muséum de Toulouse. Don de Roquemaurel.

Le 1er avril 1878, Gaston Roquemaurel s’éteint dans sa ville natale, au 32 rue des Paradoux, à cent mètres de l’Hôtel d’Assézat, laissant derrière lui l’image d’un élève brillant, d’un marin, d’un explorateur, d’un ethnologue, d’un savant… La Ville rose n’oublie jamais son enfant. En 1947, Toulouse remplace le nom de l’ancien chemin de Tournefeuille, dans le quartier Saint-Cyprien, par « rue Roquemaurel » en hommage à l’explorateur. L’impasse Roquemaurel en 1987, puis le passage Roquemaurel en 1996, viennent compléter cet hommage.

Quelques références bibliographiques:

  • Fonds de Collection de la Bibliothèque d’étude et du patrimoine de Toulouse
  • Archives municipales de Toulouse, 1 E 229 : 1803-1804 – ÉTAT CIVIL : Naissances. 3 vendémiaire an XII – 5e jour complémentaire an XII, acte de naissance de Louis François Gaston Marie Auguste Roquemaurel.
  • ZANCO Jean-Philippe, « L’héritage oublié de Dumont d’Urville et des explorateurs du Pacifique : les voyages de Gaston de Rocquemaurel, 1837-1854 », acte du
  • colloque Lapérouse et les explorateurs français du Pacifique, espaces de découvertes et savoirs scientifiques (1760-1840), Paris, Musée de la Marine,
  • 17 et 18 octobre 2008.
  • LAVOILLOTTE Camille, Rencontrer l’Autre – La collection d’objets polynésiens de Gaston Rocquemaurel au Muséum d’histoire naturelle de Toulouse, Mémoire de Master d’Histoire moderne et contemporaine Histoire, civilisations, Patrimoine, 2023-2024
  • TOULOUSE-LAUTREC Raymond de, « Éloge de M. de Rocquemaurel prononcé en séance publique le 2 mars 1879 », Recueil de l’Académie des Jeux Floraux, 1879, Toulouse, pp.3-43.
  • RAYNAUD Lydia et Jean-Pierre, « Gaston de Roquemaurel (1804-1878), Navigateur toulousain, académicien et généreux, donateur des musées de Toulouse », l’Auta, 4e série, n°26, octobre 2001, pp: 245-253
  • RAYNAUD Lydia et Jean-Pierre, « Gaston de Roquemaurel (1804-1878), Navigateur toulousain, académicien et généreux, donateur des musées de Toulouse », l’Auta, 4e série, n°27, novembre 2001, pp: 277-285
  • Communication de M. LE PRÉSIDENT CONSTANTIN au Conseil d’administration, Bulletin de la Société de géographie de Toulouse, janvier 1907, N°1, Actes de la société, séance du lundi 14 janvier 1907.

SUN Jiangeng

Docteur en Science politique - Chercheur associé au laboratoire Arènes (CNRS-UMR 6051)

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